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Graveuses : La difficile quête de la lumière

Elles interviennent en fin de chaîne pour ajouter un élément purement esthétique, dans un métier manuel ancestral qui a survécu à l’automatisation.

Elles interviennent en fin de chaîne pour ajouter un élément purement esthétique, dans un métier manuel ancestral qui a survécu à l’automatisation. Or souvent, elles restent dans l’ombre: deux graveuses horlogères de la Vallée de Joux évoquent leur art, sa place dans la filière de production et l’évolution commerciale de leur activité.

Une anecdote cocasse révèle un des enjeux actuels de la gravure horlogère. C’est celle d’un client venu trouver «sa» graveuse à La Vallée et qui l’appelle au téléphone. «Mais où êtes-vous?» Réponse de l’intéressée: «A l’atelier!» – «Désolé, je sonne et personne ne me répond. Vous êtes sûre que vous êtes là?» La graveuse travaille dans un petit atelier à domicile et c’est là que le client pétouille devant une porte close alors que l’artisane s’est déplacée à la manufacture qui vend la montre au particulier. Elle comprend immédiatement le malentendu. «Mais vous êtes devant chez moi, alors? Ne bougez pas, j’arrive le plus vite possible.» Heureusement, traverser la Vallée de Joux n’aura pris qu’un petit quart d’heure.

Rare contact avec l’acheteur final

Il est rare pour les graveurs horlogers d’avoir un contact direct avec l’acheteur de la montre. Ils ne sont en effet qu’un petit intervenant sur la dizaine de professionnels, d’opérations et de métiers différents qui interviennent sur le produit final. Plus que ça, ils sont le plus souvent mandatés par un créateur qui possède sa propre marque ou, dans le cas d’une grande manufacture, par le responsable des métiers d’art avec lequel l’artisan aura seulement contact, sans savoir au poignet de qui aboutira son travail. Les motifs à reproduire lui sont transmis par les designers ou le créateur de la marque.

Le grigri de la discrétion

Une discrétion sur la filière de production est une donnée bien connue du monde horloger. Pour Yasmina Anti, graveuse au Pont qui a vécu l’anecdote précitée, cela fait partie du charme du produit: le client a besoin de croire et de voir que sa montre est produite au sein d’une manufacture-cocon unique au milieu de La Vallée, avec des artisans tous en blouse blanche, la marque du migros sur le front. Une sorte de grigri. Mais à force de mettre en avant du folklore, de l’authentique et du savoir-faire, une partie des clients ont trop bien compris le message et ont cherché à savoir si vraiment, tout était fait à l’interne. Et comment. De là à comprendre que certaines tâches étaient outsourcées et à demander à pouvoir aller rencontrer en personne le ou la graveuse auteur de tel motif géométrique, tel élément de nature ou de paysage dessiné par incision dans la matière, il n’y avait qu’un pas.

Des clients éduqués: c’est ce qu’il nous fallait

«Des collectionneurs s’achètent des mono- ou des binoculaires, se documentent et se forment à apprécier la plus-value qu’ils s’offrent sur une montre. Des fois, c’est le petit détail qui change tout. Et c’est la meilleure chose qui pouvait nous arriver: que les clients prennent conscience de ce qu’est la qualité. Le véritable luxe, ce n’est pas la matière telle l’or ou le platine; c’est d’avoir le temps nécessaire pour faire les choses: un bel anglage, un beau serti, une belle micro peinture, une jolie gravure. Aujourd’hui, c’est ce qui nous permet de maintenir ce travail de luxe, à la main. Il y a zéro prétention dans mon atelier, mais c’est précisément ce que les clients veulent voir: de l’authentique», détaille Yasmina Anti.

Changement de mentalité

Pendant longtemps, les marques se gardaient de parler de leurs graveurs. Il fallait montrer mais pas dire. Or des marques plus récentes, forcément plus petites dans leur développement, rompent avec cette fameuse discrétion et publient le nom de la personne qui a gravé telle pièce et autorisent, ce n’est pas anodin du tout, le graveur à exposer le produit fini (la montre) sur lequel il n’aura gravé qu’une partie. Résultat, des clients s’approchent parfois des marques en demandant à travailler avec l’artiste qui a gravé telle pièce. Yasmina Anti résume ainsi cette évolution: «J’ai aligné des centaines d’heures de boulot, de recherche, d’erreurs pour être enfin dans la lumière. C’est une belle reconnaissance de mon travail, mais il a fallu vingt ans.» Mais la condition, c’est de ne quasiment plus travailler que pour des petits indépendants et sur des pièces uniques.

Surtout les cadrans

Elle aussi graveuse combière, Coralie Mercier a son atelier au Lieu. C’est la gravure horlogère qui l’a amenée à La Vallée après sa formation à l’école d’art, tout d’abord comme employée dans deux manufactures horlogères, puis dès 2012 comme indépendante. Ses connaissances lui permettent de travailler sur un projet du dessin à la réalisation de la pièce, qu’il s’agisse de parties de mouvements (ponts, platines) ou de l’habillage d’une montre tel que la carrure ou le cadran. Si elle a eu travaillé sur des pièces de mouvement par le passé, c’est désormais les cadrans que Coralie Mercier grave en majorité.

«C’est généralement une grande surface avec assez d’épaisseur pour travailler en volume et faire des choses intéressantes», commente la trentenaire. Ses principaux clients sont les sous-traitants des grandes marques horlogères, de ce fait elle n’a quasiment pas de contact avec les clients finaux, les amateurs de montre.

La meilleure pièce

Son meilleur souvenir de pièce travaillée concerne justement un cadran avec un motif de poisson en relief, à la limite d’un travail de sculpture. En plus du poisson, Coralie Mercier a creusé des vagues en dessus et dessous, de manière à donner l’impression d’une transparence, le tout sur une épaisseur de quelques millimètres, de manière à se placer entre le pont et les aiguilles de la future montre. S’agissant d’un prototype, la graveuse a tout fait elle-même, partant d’une plaque plate, dessinant le bateau et les vagues, «descendant» le pourtour à la fraiseuse, c’est-à- dire enlevant la matière tout autour puis gravant le motif en volume avec ses burins. A noter ici que les motifs gravés sur le dessous ne seront jamais visibles. C’est là une des particularités de la décoration horlogère: une même exigence pour la qualité des finitions dans ce qui se voit et ce qui ne se voit pas. Une démarche d’authenticité intégrale sans doute ancrée dans la pensée religieuse.

Le marché actuel

Marché de niche, la gravure subit comme toute la branche les vagues de contraction et de relance du marché horloger. Actuellement, les grandes marques ont rapatrié la production en interne et les petits sous-traitants tels que les graveurs doivent se débrouiller avec d’autres indépendants et autres petits artisans horlogers, qui produisent quelques montres par année. Coralie Mercier se dit confiante pour l’avenir, quitte à devoir s’adapter. «Notre secteur aussi a été affecté par le Covid, la demande de nouveaux produits de métiers d’art n’étant probablement pas une priorité durant cette période. Comme nous sommes souvent en bout de chaîne et réalisons les opérations un peu avant le montage, nous avons ressenti le choc quelques mois après certains autres sous-traitants. De même, quand la machine redémarre, il faut quelques mois pour que les commandes reviennent.» Yasmina Anti va plus loin encore. Selon elle, l’irruption du Covid a opportunément masqué une nouvelle petite crise horlogère qui commençait.

Diversification

Elle-même se souvient d’avoir «senti la menace» il y a cinq ans, lors d’une de ces petites secousses du marché horloger qui reviennent de manière cyclique. Ses clientes, des marques de renom, lui parlaient alors de «couper le robinet». La Neuchâteloise, Combière d’adoption, avait alors changé de support en commençant à travailler sur la peau humaine. Yasmina Anti partage désormais son planning à mi-temps entre le tatouage (le salon Chrysalink du Sentier) et la gravure horlogère.

Coralie Mercier, elle, recherche de nouveaux produits à graver et à vendre. Avec la petite marque Lixy, l’atelier au bout de son couloir, ils développent de nouvelles perles gravées interchangeables sur tous les bracelets de la marque. «Notre formation nous permet de graver d’autres supports que des pièces horlogères. Nous pouvons graver des bijoux, des pièces pour l’armurerie ou la coutellerie, même si beaucoup d’entre nous se sont orientés vers l’horlogerie», conclut l’artisane du Lieu.